AS PALAVRAS – CIE CLAUDIO BERNARDO
Nous sommes à la fois d’ici et de partout, c’est-à-dire de nulle part.
Alain Touraine
As Palavras : les Mots en portugais. Au moment où Claudio Bernardo nomme sa compagnie, en 1996, il cristallise un parcours d’une dizaine de créations chorégraphiques et donne une clef de lecture à ses prochains pas. La danse est, d’abord, une question de prise de parole, une manière de s’exprimer et de se positionner. As Palavras est un clin d’oeil à la littérature - une des grandes sources d’inspiration du chorégraphe – mais aussi à l’incompréhension et à l’inquiétude, justement, que les mots peuvent susciter. Face à un mot étrange(r), inconnu, notre réaction serait d’aller chercher le(s) sens.
Orientations dans l’espace, sensations corporelles, la réponse à l’étrangeté devant laquelle Claudio Bernardo se place – et ensuite le public – est plutôt de l’ordre du questionnement. Son discours dansé s’éloigne d’un possible caractère de postulat et devient une ouverture sensible, dans la mesure où la littérature, la musique, le théâtre, la scénographie, concourent à la création d’un monde imaginaire composite par lequel le spectateur est invité à tracer sa propre carte.
Entre mine d’or brésilienne et montagne de sel (Usdum, 1990), chambre d’hôpital et temple sacré (Dilatatio, 1992), s’amalgament des mouvements qui dépassent l’instantané pour s’inscrire dans la mémoire. A l’image de la lévitation hystérique d’une Sainte Thérèse d’Avila, d’une lourdeur humaine incorporée dans Dilatatio; du déséquilibre entre la vie et la mort du corps perdu dans le vide de Géométrie de l’Abîme (1996); de simples touchers et échanges de regards dans l’univers froid, aseptique, coloré et magique de Systole (1997), inspiré par Frida Kahlo.
“Seul m’intéresse ce qui n’est pas à moi. Loi de l’homme. Loi de l’anthropophage”. Avec cet aphorisme du célèbre « Manifeste Anthropophagique », le poète brésilien Oswald de Andrade définit ce que peut être le caractère compositionnel de Bernardo. Appropriation d’éléments de mondes différents, absorption et mélanges sans aucun préjugé. Fernando Pessoa et Kafka, Thérèse d’Avila et Jean Martin Charcot, Francis Bacon et Jean Cocteau. Populaire et érudit, régional et mondial, réel et imaginaire. Cannibalisme culturel. Dans une Belgique souvent appelée surréelle, Claudio Bernardo a trouvé un lieu fécond pour ses cartographies gestuelles, puisées dans ce que la réalité semble signaler maintenant de manière incontournable: vivre avec les différences.
Sa recherche transite entre cet environnement extérieur étrange(r), peuplé de différences – intellectuelles, physiques, chromatiques, gravitaires – et une intériorité malléable, inquiète. Contrastes tantôt doux, tantôt violents, si présents dans ses chorégraphies. Caresse agressive d’une main qui empêche l’autre de parler (Histoire de Sel, 1990). Le vide métaphysique de la poésie de Pessoa comblé de chair et poids (Géométrie). Rituel d’envoûtement où le public circule entre chaud et froid, musique techno et Sacre du Printemps, individu et groupe (Incandescência, 1999).
Ce goût prononcé pour le dialogue des inattendus se concrétise de manière fascinante dans la trilogie que Bernardo a orchestrée autour de la « mémoire ». Sa mise en scène du Sacre du Printemps (2000) nous plonge dans un no man’s land. Entre rite afro-brésiliens et rave parties, sacré et paien, baroque et post-moderne. Cette recherche a été prolongé par Paixao (2002). Avec The Library (2006), le chorégraphe partage avec ses danseurs ce rôle qui lui est cher, de cartographe : celui qui dessine des nouvelles frontières à partir de son carnet de voyages, de son vécu, pour nous raconter sa rencontre avec l’inconnu, l’inattendu. Une belle manière de parler de transmission et héritages.
Car As Palavras nous parle d’un sujet éparpillé et fragmenté, en même temps que recomposé dans la fusion chorégraphique des diversités, sa place au sein de la Communauté Française de la Belgique gagne des contours de grande étendue. Puisque la prise de parole suppose une prise d’espace.
Rodrigo Albea Journaliste, auteur du mémoire de DEA “Métissage culturel et danse – le cas de Claudio Bernardo”, Université de Paris VIII, Département Danse, octobre 1999.